« D’Egypte j’ai appelé mon fils » (Mt 2,13-15)

JRS_livret_routes_espoir_2016Les réfugiés de 2015-2016 n’étaient pas seulement des jeunes hommes seuls, mais comptaient aussi beaucoup de familles parmi eux. Les défis sont majeurs pour celles-ci sur les routes de la migration, et leurs expériences témoignent de ce que vivent beaucoup de familles migrantes aujourd’hui, tout autant en Amérique Latine ou en Afrique. Ecoutons leur voix, sur les routes de l’exil qui sont aussi des routes de l’espoir[1].

Combien de temps des parents peuvent-ils supporter de voir leur famille survivre dans les destructions et les dangers ?  « Si je ne me suis pas enfui plus tôt, c’est parce que je ne pouvais pas me le permettre. J’y ai pensé durant trois années. » La raison première de leur fuite est toute simple : trouver un endroit sûr et paisible. Un homme fuyant le secteur contrôlé par Daech en Syrie dit : “ Qu’est-ce que je demande ? Rien ! Sauf que nous, ma femme, notre enfant et moi soyons sains et saufs“.

La photo tient dans la main : une famille afghane de sept personnes. Le père, désespéré, l’avait tirée de son portefeuille, les doigts tremblants, avec la carte d‘identité de sa femme.

« Je marchais avec ma famille lorsque les gardes ont commencé à crier. Nous avions peur. J’ai attrapé mon fils par la main et nous avons couru et les autres ont filé d’un autre côté. Maintenant, je ne sais pas où ma famille se trouve. » Désespéré, il demande : “Qui peut retrouver ma famille?”

Son fils refoule ses larmes et nomme, comptant sur ses doigts, ses frères et sœurs absents : “Ali, Mohammed, Farzona, Mortaza… quatre, et ma mère : cinq. “

Mohammed vient d’Erbin, une zone assiégée à l’Est de Damas. Après avoir gagné la capitale, il s’enfuit de Syrie après qu’à deux reprises, des agents de la sécurité militaire vinrent chercher son frère. C’en fut trop : “J’ai laissé ma femme et mes enfants avec ma mère. Ils me manquent beaucoup,” dit-il au centre de transit de Slavonski Brod (Croatie). “J’apprends maintenant que cela peut prendre deux ans avant que ma famille puisse me rejoindre. Je ne peux rester seul pendant deux ans.” Sa voix s’étrangle ; il repousse les larmes, regarde au loin et tire sur sa cigarette.

Exil, exode

Dieu seul sait combien de familles ont affronté de tels drames au cours de leur voyage désespéré en quête d’un asile plus sûr que le lieu que le destin leur avait donné. Parents, enfants et grands-parents ont parcouru l’itinéraire que la plupart des réfugiés ont emprunté de la Grèce vers l’Europe. Il est certain que les parents font tout cela pour l’avenir de leurs enfants, c’est la raison majeure de leurs sacrifices et de leurs rêves.

Le récit de « la fuite en Egypte » dans l’Evangile de Matthieu pourrait s’insérer sans difficulté à la suite des drames que vivent les familles jetées sur les routes de l’exil. Il s’agit de fuir, pour trouver un endroit sûr, où l’enfant sera en sécurité, échappant au massacre des tout-petits organisé par Hérode. C’est une voix intérieure, forte et convaincante – celle de l’ange du Seigneur – qui précipite la décision de fuir en exil.

Cependant, en s’appuyant sur une parole du prophète Osée[2], l’évangéliste Matthieu déplace l’intelligence de l’exil que sont contraints de vivre Joseph, Marie et l’enfant Jésus. D’une part, l’exil ici va être interprété comme un exode, au sens biblique : Dieu ne laisse pas son fils dans l’enfer de la servitude et du génocide, mais fait de la fuite de l’Egypte un chemin de libération. Et puis, d’autre part, l’exilé est ici « mon fils », celui que Dieu « aime depuis sa jeunesse » (Os 11,1a), et dont il prend grand soin.

L’Evangile nous aide à entendre en profondeur le souci et l’espérance des exilés pour leurs enfants et leurs familles. Il situe la vie du Christ au cœur de leur expérience d’exil – mieux, d’exode – et il y perçoit combien les enfants de l’exil sont les fils bien-aimés d’un Dieu qui sauve.

Père Jean-Marie Carrière, sj

[1] Ces témoignages sont repris de la plaquette « Les routes de l’espoir » publiée par JRS Europe en juin 2016. 
[2] Matthieu ne cite que la seconde partie de Osée 11,1 qui commence par « Quand Israël était jeune, je l’ai aimé ».

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