La mission aux frontières : Briançon – Bardonecchia

Au Refuge solidaire de Briançon, les Français engagés sont sur la même longueur d’ondes que les militants de Bardonecchia (Italie) qui maraudent en montagne. Interview de Jean-Yves Montalais (ancien responsable local du Secours catholique) et témoignage de l’italienne Silvia Massara (Tous Migrants).

jean-yves_montalais

Engagé au Refuge solidaire de Briançon, Jean-Yves Montalais est l’ancien responsable du Secours catholique – Caritas France dans le diocèse de Gap et Embrun.

Situé près de la gare de Briançon, le Refuge solidaire a ouvert à l’été 2017, pour accueillir 15 personnes, pour une durée de 3 jours. Jean-Yves Montalais, 80 ans, ancien responsable local du Secours Catholique – Caritas France, siège au Conseil d’Administration des Refuges solidaires et joue le rôle de courroie de transmission entre les différents acteurs. Le bail de l’ancien local des CRS était arrivé à échéance mais le Maire a finalement laissé jusqu’à fin avril 2021 pour trouver un nouveau lieu, afin de poursuivre cette démarche citoyenne, soutenue par l’Eglise diocésaine.

Briançon, un petit Calais en puissance ?

Les habitants de Briançon ont l’expérience de deux CAO (Centres d’accueil et d’orientation, créés suite à l’évacuation définitive de la Jungle de Calais) et un CADA (Centre d’accueil de demandeurs d’asile), qui accueille 60 personnes depuis 4 ans. Le Secours catholique s’est investi en finançant trois « Service Civique », affectés au Refuge solidaire, pour des missions d’appui aux bénévoles, d’accueil des migrants, pour les repas et les couchages.  Le refuge peut compter sur 80 bénévoles. « Les deux premières années, beaucoup d’entre eux étaient issus de la paroisse, relit Jean-Yves Montalais. Malheureusement, plusieurs en ont perdu la santé… » Quand les migrants ont commencé à franchir le col de l’Echelle, pendant l’hiver 2016 et le printemps 2017, la paroisse a joué un grand rôle pour la préparation de repas. Un collectif, puis l’association des Refuges solidaires ont vu le jour. Il existe en effet un autre refuge à 30 km, qui permet d’héberger un peu plus longtemps des personnes malades. « Depuis bientôt deux ans, des jeunes viennent s’investir pour une semaine, un mois ou un peu plus, poursuit-il. Ces volontaires terminent leur formation en lien avec les migrants et l’aide à la personne ». Ils permettent aux locaux de « souffler un peu ». Par ailleurs, la Fondation de France, la Fondation Abbé Pierre et le Fonds Riace France financent les salaires d’une coordinatrice et d’une professionnelle de l’accueil. Emmaüs a notamment participé aux travaux et apporté un appui financier.

Plusieurs pôles d’activité structurent l’organisation du Refuge : accueil, repas, vestiaire, literie, maintenance du lieu et santé. Au Conseil d’administration siègent notamment un médecin, un chirurgien, des infirmières…  Des psychologues de Médecins du Monde apportent également leur soutien et une psychiatre fait le déplacement tous les quinze jours. Une convention a été signée avec l’hôpital de Briançon et l’ARS. La Mairie règle le chauffage.

Malgré les contrôles de la police ou les procès en cours, les bénévoles « en ont vu d’autres » et « ne s’arrêtent plus à ça », assure-t-il. Pour lui, le contexte est « moins dur qu’à Calais » où les gens sont bloqués sur place alors que « nous sommes un lieu de passage ». Sans être tendus, les rapports avec la police à Briançon tiennent du jeu de cache-cache…

De plus en plus de familles

Les disparitions en montagne, pourtant médiatisées, ne dissuadent pas les candidats. « Le col de l’Echelle est une falaise, explique Jean-Yves. Une route monte en serpentant, qui est fermée l’hiver ». Parmi ceux qui réussissent à traverser la frontière franco-italienne dans la neige, certains arrivent avec des gelures et diverses blessures pouvant nécessiter l’amputation. Mais la route empruntée est désormais celle du col du Montgenèvre. Malgré la présence de la police de l’air et des frontières qui arrête et refoule les migrants, « ils passent quand même », constate le bénévole. L’association « Tous Migrants », épaulée par Médecins du monde, envoie d’ailleurs ses maraudeurs en montagne pour les ramener au Refuge. Depuis l’été, aux Africains de l’Ouest (Guinée, Sénégal, Côte d’Ivoire, Mali…) ont succédé des Afghans et des Iraniens, arrivés par la route des Balkans. « Il y a des femmes avec enfants, des MNA et parfois des couples », complète-t-il.

Grâce aux bonnes relations entretenues avec les responsables des deux refuges côté italien, les Français savent à peu près le nombre de personnes susceptibles d’arriver à Briançon. De par ses statuts, le Refuge propose son aide pour une période ne dépassant « théoriquement » pas 3 jours. Fin novembre, 60 personnes y étaient accueillies. « Notre vocation est d’être un lieu de répit, souligne le bénévole. Certains arrivent le matin et repartent le soir. En 3 années, 11 000 migrants sont passés au refuge de Briançon et aucun n’a couché dans la rue ». Dès son arrivée, un temps d’échange avec un accueillant, souvent en anglais, permet à chaque personne d’exposer son projet migratoire. On explique comment s’orienter dans le métro parisien, par exemple. Certains, néanmoins, ne donnent pas de détails. Des statistiques mensuelles sont transmises aux partenaires.

« Continuer quoi qu’il arrive »

L’engagement du Secours catholique, dès le démarrage, dans ce lieu non-confessionnel, a fait évoluer l’image de l’Eglise. « Notre évêque, Mgr Xavier Malle, a pris parti pour les migrants, se félicite Jean-Yves, qui salue l’implication et la sincérité de l’évêque de Gap et Embrun. Son attitude s’inscrit dans le sillage du pape François et de l’encyclique Fratelli Tutti. Et le curé local, le P. Jean-Michel Bardet, participe aux réunions ». Faut-il voir le Briançonnais comme un signe des temps envoyé aux chrétiens ? Certains paroissiens l’ont compris dès le début et ce, « malgré leur grand âge », acquiesce-t-il. Au plus fort des arrivées, la paroisse a hébergé pour la nuit jusqu’à 25 personnes dans la salle Ste-Thérèse.

De nombreux anciens du Refuge témoignent qu’ils ont reçu un accueil chaleureux à Briançon. Or pour « continuer à être un lieu de répit, tout en étant le plus humain possible envers ces familles », il faut trouver, d’ici la fin de la trêve hivernale, un nouveau local ! Son appel pour Noël ?

On peut soutenir le Refuge en faisant un don aux grandes associations.

Claire Rocher (SNMM)

L'Italienne Silvia Massara est engagée auprès des migrants, près de la frontière franco-italienne.

L’Italienne Silvia Massara est engagée auprès des migrants, à la frontière franco-italienne.

Silvia Massara est enseignante et vit à Bardonecchia (Italie), une station de ski des Alpes, située à 30 km de Briançon. En lien avec les collectifs “Tous Migrants” et “Valsusa Oltre Confine”, elle est régulièrement en contact avec des solidaires français, de l’autre côté de la montagne.

La prise de conscience du passage de jeunes qui avaient désormais choisi la vallée de Suse pour essayer d’arriver en France, après la crise de Vintimille (Italie), date pour moi du printemps 2017. C’est à cette époque que j’ai connu l’association “Tous Migrants” et une bonne partie des solidaires, avec lesquels un réseau fort s’est créé, des deux côtés de la montagne.

La vallée de Suse a deux caractéristiques, qui ont contribué de manière très différente à façonner la réponse italienne au phénomène migratoire: d’un côté, la haute vallée est liée à une économie basée sur le tourisme, donc le passage de plus en plus important de migrants a représenté dès le début un contraste frappant entre qui vit la montagne comme un loisir et qui franchit la montagne la nuit, risquant sa vie. Toutefois, la vallée est aussi riche d’un mouvement civil fort: cette force, unie aux quelques habitants locaux qui se sont engagés, à la présence constante de l’ONG “Rainbow for Africa” (R4A), aux secours en montagne, aux avocats bénévoles de ASGI, aux médiateurs, à la Croix-Rouge, etc. a permis d’offrir une réponse concrète à la gravité de la situation.

“Le dialogue constant avec les solidaires français a permis d’établir les bases d’un véritable et très efficace réseau de secours”

Au cours du terrible hiver 2017/18, pendant lequel les migrants, après avoir risqué leur vie la nuit au Col de l’Echelle – devenu entretemps un piège à cause des avalanches – se sont tournés vers le Col de Montgenèvre, l’accueil d’urgence était représenté par une petite salle dans la gare de Bardonecchia. Les solidaires, montés chaque nuit à Clavière, dernier village italien [à 15 km de la frontière, ndlr], apportaient leur soutien (soins, vêtements, etc) à ceux qui se trouvaient abandonnés à 1800 m et éventuellement descendaient dans ce lieu sûr ceux qui, refoulés ou pris par le désespoir, abandonnaient le projet de franchir la frontière.

L’occupation du refuge autogéré “Chez Jésus” est née à cette époque à Clavière de militants refusant l’idée même de frontière, avec le collectif franco-italien “Briser les Frontières”. Une partie d’entre eux a ensuite constitué le collectif “Valsusa oltre Confine”, avec l’intention de continuer le soutien aux migrants sans exclure la collaboration avec des institutions.

L’hiver suivant a en effet vu la naissance, dans la commune de Oulx, du refuge “Fraternità Massi”, né d’une entente entre la fondation Talità Kum, R4A, la mairie d’Oulx et les solidaires déjà actifs avant à Bardonecchia, avec l’accord de la Préfecture. Le Président de la fondation est Don Luigi Chiampo, ancien responsable de la Caritas du diocèse, curé de Bussoleno, qui s’est toujours occupé des plus défavorisés; la gestion du refuge est assurée par trois salariés aidés par des bénévoles,  une cinquantaine au total, qui se sont toujours occupés aussi bien d’assurer la présence au col que de soutenir l’accueil à la gare d’Oulx et au refuge, de veiller à ce que les départs vers la France se fasse avec un équipement adapté à la température et aux dangers de la montagne.

La naissance à Oulx, en 2018, d’un nouveau refuge autogéré, “Chez Jesoulx”, a eu une importance croissante dans le nombre de migrants accueillis: les jeunes occupants ont créé un lieu d’accueil permanent qui, même si mal soutenu par les institutions, est désormais en dialogue et en collaboration avec les solidaires présents au refuge.

L’action de ces deux lieux de répit continue aujourd’hui avec beaucoup de conviction et avec la présence d’une médiatrice, tandis que l’accueil de Bardonecchia a fermé en mars 2020.

“La collaboration avec les amis français s’est entretemps renforcée, les maraudes sont une occasion quotidienne de dialogue, nombreuses sont les occasions de réunions et de manifestations communes”

Même si le côté italien a malheureusement toujours eu beaucoup plus de difficulté dans la création d’une force de référence unique et se manifeste plutôt comme une pluralité d’actions.

La voix et la présence de l’Eglise aussi se sont manifestées de manière peu coordonnée: si l’engagement de quelqu’un est important, la plupart des paroisses et des groupes Caritas ont choisi une implication locale et le nouvel évêque vient de découvrir la situation. Toutefois, la collaboration entre l’Eglise catholique et l’Eglise vaudoise, présente et active dans les vallées de Susa et Chisone, se réalise à travers la présence constante et l’engagement de Don Luigi Chiampo et de Davide Rostan, pasteur vaudois de Susa.

Mon appel est celui d’être du bon côté : il n’y a pas ici plusieurs choix équivalents possibles. Le seul valable, est d’être du côté de la justice et de la fraternité, et il faut le faire  “senza  SE e senza MA” [sans tergiverser] comme on dit en italien. Et s’engager en réseau, conscients que l’objectif est commun et que notre richesse est dans la rencontre.

Silvia Massara, solidaire italienne

Sur le même thème